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 Science occidentale et savoirs traditionnels

 

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(cet article fait parti d'une série postés depuis le Forum Mondial Science et Démocratie dans le cadre du Forum Social Mondial à Belém au Brésil)

J'ai discuté au Forum avec Abdoulaye Diarra, directeur d'Edutech au Mali. Il existe dans ce pays une longue tradition de savoirs traditionnels en médecine. Mais ces savoirs se perdent car ils se transmettent de père en fils plutôt que de façon publique (contrairement aux histoire des lignées familiales qui sont transmises oralement par les grios). Il reste cependant des connaissances sur les plantes. Souvent les médecins occidentaux et les médecins traditionnels se voient comme concurrent et essaient d'imposer leur approche aux habitants. mais dans de rares occasions, cela se passe bien et les deux spécialistes échangent leurs savoirs. Cela peut même aboutir à une convergence vers le meilleur des deux. Le médecin traditionnel connait des plantes qui traitent telle pathologie. le médecin occidental peut alors faire analyser les plantes et en comprendre le principe actif. Il devient alors possible d'envisager de nouveaux médicaments, souvent bien moins chers que ceux proposés par les laboratoires. L'Afrique pourrait-elle, grâce à un sain partenariat entre science et savoirs traditionnels, devenir exportatrice de médicaments accessibles à des populations ayant un faible pouvoir d'achat ? les obstacles et les réticences risquent d'être nombreux mais si ils sont dépassés un jour, ils permettraient d'allier accès au soin pour un plus grand nombre et développement économique.

Dans le cas des savoirs traditionnels en médecine de l'Afrique, l'analyse des symptômes est assez semblable à celle de la médecine occidentale. Il n'en va pas de même pour la médecine tibétaine. J'ai rencontré à l'occasion du colloque BioEd en France, Marie-Thérèse Nicolas qui travaille sur cette médecine. Il s'agit d'un cas très particulier car les tibétains ont organisé ce qui pourrait être le premier colloque international médical de l'histoire en rassemblant des perses (approche occidentale), des chinois et des indiens. Il n'était pas possible de construire une seule médecine cohérente à partir de ces trois approches sous la forme d'un traité linéaire. Ils ont alors rassemblés ces savoirs sous la forme... d'arbres qui présentent en  deux dimension les différentes approches pour : les diagnostiques, les soins et les équilibres. Chaque arbre rassemble des éléments décrits dans une feuille qui sont rassemblés dans des branches. Des liens entre les différentes approches est indiqué grâce à des couleurs communes entre certaines feuilles. Il s'agit surement dans ce cas d'un magnifique exemple de ce qu'impliquerait l'articulation de savoirs traditionnels et de savoirs issus de la science qui dans certains cas peuvent faire apparaitre des incompatibilités et dans d'autres cas des liens transversaux.

En effet, l'ouverture de la science à d'autres types de savoirs issus des traditions et utilisant des méthodologies différentes posent un certain nombre de questions. la science est basé sur une recherche du vrai. Elle utilise pour cela un certain nombre d'étapes qui ont été formalisées (observation, induction, abduction c'est à dire recherche d'hypothèse, modélisation, déduction de nouvelles prévisions et expérimentation). Elle ne garantie pas totalement le vrai [1] mais représente ce que nous avons trouvé de mieux pour nous en approcher. Renoncer à cela reviendrait à s'ouvrir à tous les obscurantismes. La montée de l'intelligent design nécessite de clarifier ce qu'apporte la science dans la recherche de la vérité. Elle ne doit pas pour autant s'interdire de chercher à valider ou infirmer ce qui vient des autres savoirs : que ce soit sur l'efficacité d'un médicament par exemple ou bien, lorsque c'est possible, dans la compréhension du mécanisme d'action de ce médicament (les deux domaines peuvent faire l'objet d'une approche scientifique. Dans certain cas il est possible de démontrer l'efficacité d'un traitement sans être capable - pour le moment - d'en comprendre la raison). L'articulation entre savoirs proposés par les collaboration entre médecins occidentaux et médecins traditionnels ou encore l'enseignement sous forme de représentation à deux dimensions des médecines tibétaines nous offrent des pistes intéressantes.

On rencontre cette difficulté à articuler des savoirs qui ne sont pas réductibles les uns aux autres dans la science elle-même. Ainsi le livre de Michel Morange, "le secrets du vivant" montre qu'il n'est pas possible de réduire comme on le croyait il y a encore peu, l'ensemble de la biologie à la biologie moléculaire. Au contraire, il est indispensable pour avoir une compréhension des phénomènes complexes en biologie, d'articuler une approche par les constituants élémentaires (la biologie moléculaire et la génomique), une approche par l'architecture des systèmes (la biologie des systèmes, l'interactome...) et une approche par l'influence du système (la vision darwinienne par exemple en génétique des populations). J'ai expliqué cette irréductibilité de plusieurs savoirs scientifiques à un seul d'entre eux et la nécessité de savoir articuler des domaines apparemment incompatibles entre eux dans le chapitre sur l'interdisciplinarité du livre "Prospectic : nouvelles technologies, nouvelles pensées" (FYP éditions 2008). Pour arriver à mettre en place cette articulation entre domaines irréductibles, qu'elle soit entre deux domaines scientifique ou entre science et savoirs traditionnels, il n'est plus possible d'utiliser une approche linéaire (l'un des domaine ne peut pas être déduit de l'autre). Il devient alors indispensable d'avoir une approche différente, cartographiée, comme je l'explique dans le chapitre sur les modes de pensées et conflits d'intérêts.

C'est toute la profondeur de cette petite phrase prononcée par Anita Rampal, de All India Peoples Science Network, dans la table ronde sur "science et démocratie : quel sont les problèmes" : "Savoir lire une forêt est aussi important que de savoir lire un livre" (lire une forêt ne veut pas seulement dire être capable de suivre un seul chemin entre un seul départ et une seule arrivée mais avoir une cartographie des lieux, des plantes, des animaux pour pouvoir s'y orienter et même s'y attarder).

Si nous savons échapper aux danger de l'abandon de la science au profit d'un retour à l'obscurantisme ; tout en échappant à la fermeture de la science sur le petit pré carré qu'elle maitrise ; nous pouvons sans doute proposer des approches nouvelles, cartographiées pour relier et articuler des savoirs traditionnels et des savoirs scientifiques comme l'on proposé de nombreux intervenants du Forum Mondial Science et Démocratie. Nous pourrions également ainsi apprendre à articuler des domaines scientifiques irréductibles entre eux pour développer une véritable science pluridisciplinaire ouverte sur le reste du monde.



[1] Aristote avait déjà montré qu'une "proposition universelle" du type tous les lapins ont une queue peut être démontrée comme fausse si je trouve un lapin qui n'en a pas mais il n'est pas possible de démontrer que cette phrase est vrai car cela nécessiterait que je puisse observer la totalité des lapins sans qu'aucun ne se cache derrière mon dos. C'est aussi pour cela que l'on considère qu'une proposition pour être scientifique doit pouvoir être réfutable (à défaut d'être formellement démontrable comme on peut le faire en mathématique) comme l'indique Karl Popper.

Commentaires

Les Khmers Rouges l'avaient bien compris

J'ai co-réalisé un documentaire sur ce sujet en 1984 pour l'agence Capa au camp de Kao Y Dang, à la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge.
Chez les Khmers, le savoir traditionnel et plus particulièrement celui concernant la santé est porté par "ceux qui savent", les Krous. Cette tradition se transmet de façon orale. Il porte sur plus de 350 espèces de plantes différentes, assemblées, traitées, dispensées de façon très précise pour chaque maladie. Les Mandarins chinois ne s'y trompaient pas qui avaient toujours un médecin Khmer à leur côté. Dans leur immense massacre, les Khmers Rouges pourchassaient ces porteurs de savoir et les tuaient systématiquement. Aussi, peu à peu ils ont caché leur savoir et cette transmission a cessé. Une association, l'AICF, a monté un programme dans le camp de Kao Y Dang pour retrouver ces krous et faire revivre leur culture et surtout leur savoir. Là, ce n'était plus les Khmers qui faisaient obstacle mais les médecins occidentaux : il est vrai que les antibiotiques et la puissance des thérapeutiques modernes "ridiculisaient" un peu ce savoir faire ancestral. Les études comparatives montraient cependant que les résultats étaient probants, comme toujours, dans certains cas…Par contre, la pharmacopée était locale.  Comme le disait le médecin qui menait ce programme : qu'allait-il se passer quand les tonnes de médicaments qui inondaient le camp n'arriveraient plus dans la région? Qui soignerait et avec quoi ? Peu à peu, des liens se sont établis entre les 2 médecines, mais, surtout pour l'une, chaque échec était considéré comme une preuve de la supériorité de l'autre....

 

 

Re: Les Khmers Rouges l'avaient bien compris

Merci pour ce témoignage. En effet, il est étonnant de constater un rejet à la fois par les Khmers et par certains médecins occidentaux (avec des méthodes différentes cependant...).

J'ai le sentiment que la distinction que j'ai proposée à la suite du forum science et démocratie entre "démontrer l'existence d'un phénomène" et "en comprendre le mécanisme", pourrait aider à dépassser certains a priori par rapport à des connaissances qui viennent de champs en dehors de la science occidentale.

 

 

Le livre Prospectic, nouvelles technologies, nouvelles pensées (FYP éditions 2008)


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